C'est pas moi qui le dit, c'est dans Le Monde, mais est ce que ça a une part de vérité?
Les (més) aventures de Driss et Philippe en Amérique

Pendant le Festival de Cannes, le 25 mai,
Intouchables est sorti au Etats-Unis, sous le titre
The Intouchables, un adjectif qui n'existe dans aucune des versions de la langue de Shakespeare et Justin Bieber. Le "I" évite qu'on confonde le film avec
The Untouchables (en français,
Les Incorruptibles).
Les premiers résultats commerciaux sont plutôt bons, malgré une classification R (interdit aux moins de 17 ans non accompagnés) due aux gros mots et à l'usage de cannabis. En une semaine,
The Intouchables, distribué dans seulement quatre salles, a rapporté 146 000 dollars. Le distributeur, Weinstein Co, a l'intention de suivre la même stratégie que pour
The Artist, en augmentant progressivement le nombre de copies. Cette prudence n'est pas seulement commerciale, le film s'aventure sur un terrain qui reste miné aux Etats-Unis, même sous la présidence de Barack Obama.
La première critique américaine du film d'Olivier Nakache et Eric Toledano est parue en septembre dans
Variety, publication professionnelle de Hollywood, après la projection d'
Intouchables au festival de Saint-Sébastien. En voici un extrait:
En fait Driss n'est pas autrement traité que comme un singe savant (avec toutes les implications racistes d'une telle expression), apprenant aux blancs coincés comment s'éclater en remplaçant Vivaldi par Boogie Wonderland
et leur montrant son style sur la piste de danse. Il est pénible de voir Sy, un comédien joyeusement charismatique, dans un rôle à peine éloigné de celui de l'esclave domestique plein d'entrain d'antan, qui distrait son maître tout en incarnant les stéréotypes de classe et de race habituels.
Jay Weissberg
Variety
(In fact, Driss is treated as nothing but a performing monkey (with all the racist associations of such a term), teaching the stuck-up white folk how to get "down" by replacing Vivaldi with "Boogie Wonderland" and showing off his moves on the dance floor. It's painful to see Sy, a joyfully charismatic performer, in a role barely removed from the jolly house slave of yore, entertaining the master while embodying all the usual stereotypes about class and race.)
On pouvait donc craindre le pire au moment de la sortie. Finalement,
The Intouchables s'en tire plutôt bien avec une
note de 57 (sur cent) sur le site Metacritic qui compile les "reviews" des titres les plus importants. Mais le filtre à travers lequel Jay Weissberg a détesté le film reste en place pour tous les critiques: la race des personnages (un mot qui a encore cours, et comment, aux Etats-Unis), et son traitement par le scénario et la mise en scène sont déterminants. Elle n'a jamais été mentionnée en France. Les quelques critiques négatives d'
Intouchables, dans
Télérama, Libération ou les
Inrockuptibles ont mis en cause la banalité du scénario, l'idéologie consensuelle et les débordements de bons sentiments: personne n'a fait ne serait-ce que référence à la couleur de peau des personnages.
Roger Ebert, le doyen de la critique cinématographique états-unienne (on a tout à gagner à visiter son site) exprime ainsi les réserves que lui ont inspirées
Intouchables.
L'attrait, tout à fait légitime, d'un film que celui-ci, est que lorsque l'on commence à ressentir de l'affection pour les personnages, ce qui les rend heureux nous rend heureux. Pris dans le flot des événements, on laisse passer bien des choses. Les scénaristes et réalisateurs Olivier Nakache et Eric Tolédano choisissent délibérément et dans la bonne humeur les gags les plus évidents et leur style vise à s'assurer les bonnes grâces des spectateurs. Mais au bout du compte, si l'on regarde à travers les détails du premier plan, on s'aperçoit qu'on nous sert une version simpliste de stéréotypes raciaux.
C'était aussi vrai de Miss Daisy et son chauffeur,
mais il s'agissait d'un film d'époque, situé dans le Sud à la fin des annnées 1940, dont les personnages, déjà âgés, avaient été façonnés par leur époque. Il y avait là quelque chose de plausible, Intouchables
relève plus d'un fantasme d'apaisement.
Roger Ebert,
Chicago Sun Times
(The appeal of a film like this, and it is perfectly legitimate, is that when we begin to feel affection for the characters, what makes them happy make us happy. Caught up in the flow of events, we allow many assumptions to pass unchallenged. The writer-directors, Olivier Nakache and Eric Toledano, are cheerfully willing to go for broad gags, and their style is ingratiating. But at the end, by looking through the foreground details, what we're being given is a simplistic reduction of racial stereotypes.
That was also true of "Driving Miss Daisy," but it was a period picture set in the South in the late 1940s, with older characters who had been shaped by their times. There was a plausibility there. "The Intouchables" is more of a soothing fantasy).
Dans le
Wall Street Journal de Rupert Murdoch, Joe Morgenstern consacre une bonne part de son article à excuser les travers d'un film qu'il a manifestement apprécié.
Dans l'ensemble, pourtant, le charme du film est si permanent qu'on oublie facilement à quel point la définition des personnages aurait pu choquer en d'autres circonstances: l'esthète blanc, dont le pouvoir repose sur une immense richesse; le domestique noir, jovial et amical, mais avec quand même un casier judiciaire. (...) En quoi tout ceci relève du conte de fée? Pour les publics français et d'Europe de l'Ouest, la réponse est probablement évidente, à voir le remarquable succès commercial de cette production - en utilisant l'humanité et l'humour pour désamorcer les angoisses de la vie contemporaine. Dans la France du film, l'affrontement interminable entre les cultures prend un tour réconfortant, l'immigration n'est pas un problème et il n'y a pas de place pour des politiciens alarmistes comme Marine Le Pen
Joe Morgenstern
Wall Street Journal
(Mostly, though, the film's appeal is so unerring that it's easy to forget how offensive its characterizations might have seemed in other circumstances: the white aesthete, empowered by great wealth; the black servant, jovial and companionable but still a man with a criminal past. (...) How, then, does all of this qualify for fairy-tale status? For audiences in France and Western Europe, the answer must have been simple, given the production's remarkable commercial success—by using humanity and humor to defuse the anxieties of contemporary life. In the France of the film, the nation's ceaseless clash of cultures has a cheerful lilt, immigration isn't a problem and there's no place for alarmist politicians like Marine Le Pen.)
L'avis très nuancé et très circonstancié du critique du New York Times finit de démontrer à quel point les termes du débat diffèrent d'un côté de l'Atlantique à l'autre.
Vous pouvez facilement imaginer ce film - vous l'avez probablement déjà vu - avec Richard Pryor ou Eddie Murphy dans le rôle de Mr Sy. A l'époque post-droits civiques, post blaxploitation, les distractions fondées sur le choc entre le conformisme blanc et l'âme noire témoignaient d'une certaine nouveauté, d'un certain charme. De nos jours, elles auront tendance à être recouvertes de second degré, clignant de l'oeil en direction de leurs propres lieux communs (voir par exemple Men In Black III,
qui sort ce même vendredi).
Au bon vieux temps, l'opinion française du problème racial américain (comme on le désignait alors) était teinté de condescendance. Les artistes africains-américains - Josephine Baker, Richard Wright, James Baldwin et plus de musiciens de jazz que l'on peut en nommer - partirent pour Paris afin d'y trouver le respect et s'abriter des préjugés de leur patrie, et nombre d'observateurs français de l'époque y virent une confirmation de la relative innocence de leur propre pays. Plus récemment, au fur et à mesure que la France a été confrontée à l'immigration et à l'évolution rapide de son identité de société multiculturelle, cette complaisance s'est dissipée et une bonne part du meilleur du cinéma et la littérature français de ces derniers temps prend à bras le corps cette nouvelle situation.
Ce que fait Intouchables
ne relève pas exactement du corps à corps, et son défilé bon enfant de stéréotypes est sans doute plus régressif que libérateur. Il est certainement possible d'être offensé par les aspects exagérés, benêts de la performance de Mr Sy. Un remake en anglais serait parfait pour Tracy Jordan, celui de (la série) 30 Rock,
qui lui attribue des blockbusters imaginaires et pourtant parfaitement plausibles comme Who Dat Ninja
et Black Cop White Cop.
Mais il est aussi difficile de résister au charme et à l'inventivité de Mr Sy que d'ignorer les points sensibles qu'ils recouvrent.
A.O. Scott
New York Times
(You can easily imagine this movie — you probably have already seen it — with Richard Pryor or Eddie Murphy in Mr. Sy’s role. In the post-civil-rights, post-blaxploitation era, entertainments based on the clash of white squareness and black soul had a certain novelty and charm. Nowadays they are more likely to be layered with self-consciousness, winking at their own conventions. (See, for example, “Men in Black III,” which also opens on Friday.)
In the old days the French view of America’s race problem (as it used to be called) was tinged with pity and superiority. African-American artists and intellectuals — Josephine Baker, Richard Wright, James Baldwin and too many jazz musicians to name — went to Paris to find respect and relief from the bigotry at home, and many contemporary French observers took this fact as confirmation of their own country’s relative innocence. More recently, as France has grappled with immigration and its rapidly evolving identity as a multicultural society, such smugness has dropped away, and much of the best recent French film and literature grapples earnestly with this new situation.
What “The Intouchables” does cannot exactly be called grappling, and its genial parade of stereotypes may be more regressive than liberating. It is certainly possible to be offended by the broad, silly aspects of Mr. Sy’s performance. An English-language remake might be perfect for Tracy Jordan of “30 Rock,” the star of such nonexistent, barely exaggerated blockbusters like “Who Dat Ninja” and “Black Cop, White Cop.” But it is equally difficult to resist Mr. Sy’s charm and inventiveness, or to ignore the sensitivity beneath them).
A moins que certains des auteurs des critiques citées parlent couramment le français, et fréquentent régulièrement les beaux quartiers et les cités de notre pays, il leur a manqué un élément d'évaluation: la justesse - ou non - des dialogues. Les sous-titres ne suffiront jamais à rendre compte d'un échange entre personnages.